
Un « urgent », dans le jargon des agences de presse, est une dépêche de deux ou trois lignes rapportant un fait d’une importance exceptionnelle, le déclenchement d’une guerre, par exemple, un tremblement de terre ou les résultats du foot. Aucune rédaction de France ne pouvait donc rater l’urgent diffusé par l’AFP ce mercredi 24 juillet 2002 à 16 h 18 : « Trois policiers d’une patrouille de “vététistes” ont été hospitalisés après avoir été “roués de coups” mercredi après-midi par une bande de jeunes à Pantin (Seine-Saint-Denis), a-t-on appris de source syndicale policière ».
Trois minutes plus tard, une nouvelle dépêche creuse l’info : « Les trois fonctionnaires, deux hommes et une femme, membres de la police de proximité du quartier des Hauts-de-Pantin, sont tombés dans “un véritable guet-apens” alors qu’ils patrouillaient dans la rue des Pommiers, apprend-on de même source [policière] ». Suit le récit d’un « responsable du Syndicat général de la police (SGP-FO) » : les trois vététistes « ont vu des jeunes qui les ont interpellés. En s’approchant d’eux, ils les ont contrôlés et c’est à ce moment que le policier qui vérifiait les papiers a été frappé à coups de poing au visage, de même que la femme stagiaire. L’autre collègue, un jeune adjoint de sécurité qui s’était esquivé pour alerter les secours, a été rattrapé puis roué de coups avec une batte de base-ball. Il est resté inanimé pendant plus d’une demi-heure. »
Aucun témoignage direct ne vient étayer ce récit rapporté de seconde main, et de source pas franchement indépendante. L’agence s’abstient néanmoins de faire usage du conditionnel. Sans attendre, l’histoire du « violent guet-apens » fait l’ouverture des flashs de France Info. Au même moment, le SGP-FO envoie un communiqué dans lequel il prétend tenir l’explication du « traquenard » : « Il est à noter que ces fonctionnaires ont procédé hier, 23 juillet 2002, à l’interpellation de ces mêmes jeunes, et auraient mis en fourrière un engin deux-roues interdit à la circulation sur la voie publique ». Deux heures après les faits, l’instruction médiatique est déjà bouclée : groupe de jeunes, battes de base-ball, traquenard sanglant, vengeance ignoble.
Le soir même, les J.T. font leur miel de l’événement. TF1 annonce : « Des jeunes auraient agressé des policiers à coups de poing et de battes de base-ball. » Dans le journal régional de France 3, puis dans l’édition du 19/20, un délégué syndical du SGP-FO précise : « Des collègues patrouillaient quand, sur leur droite, un groupe de huit à dix jeunes leur font signe de venir. Les policiers se sont dirigés vers eux. Ils n’ont pas eu le temps de descendre de leur vélo et se sont faits agresser. Le fait que les jeunes leur aient fait signe me fait penser qu’ils avaient prémédité leur coup. » Les détails que livre le syndicaliste (« sur leur droite », « huit à dix jeunes »...) et la personnalisation du témoignage (« me fait penser ») interrogent, pour quelqu’un qui n’était pas sur les lieux.
Le lendemain, c’est au tour de la presse écrite d’entrer dans la ronde. « Trois policiers roués de coups par vengeance », titre Le Parisien, qui raconte : « Selon nos informations (sic), les jeunes auraient voulu se venger de la confiscation, la veille, d’une moto appartenant à l’un d’entre eux. » Suit un récit à faire dresser les cheveux sur la tête, dans lequel les trois policiers « se retrouvent cernés par un groupe d’une dizaine de jeunes gens. L’un d’entre eux s’empare du tonfa, la matraque de l’un des agents. Simultanément, la policière prend les premiers coups au visage, s’effondre, avant d’être tabassée à terre à coups de poings, de pied et de batte de base-ball ». Même version dans Le Figaro : « trois policiers passés à tabac à Pantin [...] ont été frappés à coups de batte de base-ball alors qu’ils procédaient à un banal contrôle d’identité. » Et le journaliste d’évoquer « un véritable guet-apens comme on en connaît de plus en plus souvent malheureusement en banlieue et tendu par des individus de plus en plus jeunes ».
Un constat dramatique appuie ce matraquage : les délinquants d’aujourd’hui n’hésitent plus à torturer ces îlotiers attachés à promouvoir, à vélo, la « police de proximité ». Or cette version des faits a été inventée de toutes pièces, comme le reconnaîtra peu après l’instruction : aucune batte de base ball n’a jamais été utilisée, aucun guet-apens tendu aux policiers, la « dizaine » de jeunes se réduit à deux et surtout - cela apparaîtra clairement lors du procès en 2003- personne n’a pu jamais prouver la responsabilité des jeunes dans l’agression de la policière. En fait, le SGP-FO a inventé le scénario et les médias l’ont repris ou agrémenté sans une once de vérification. Que s’est-il passé en réalité ? Le 24 juillet 2002, rue des Pommiers à Pantin, trois policiers interpellent un jeune de quinze ans qui en paraît douze (il mesure 1 m 51 et pèse 38 kilos). Pour quel motif ? Mystère. Les policiers parleront d’un joint, puis d’une « odeur », mais rien (ni cannabis, ni mégot) n’a été retrouvé sur l’enfant. Est-ce parce qu’il est noir ou que les îlotiers, comme ils le reconnaîtront plus tard, connaissent déjà parfaitement son identité, toujours est-il qu’ils lui demandent ses papiers alors qu’il est seul en bas de chez lui. L’interpellation est extrêmement violente. L’adolescent, dont ni la carrure, ni le comportement ne représentait une menace flagrante pour l’ordre public, est saisi par le cou, balayé et plaqué à terre.
C’est plus tard que la policière du trio aura la mâchoire fracturée. Par qui ? On ne le saura jamais. Les seuls faits dont nous pouvons rendre compte avec certitude aujourd’hui (et dont les journalistes auraient pu à l’époque prendre connaissance) sont les suivants : un jeune arrive sur les lieux au moment de l’interpellation, s’indigne de la brutalité dont est victime l’adolescent et reçoit un coup de tonfa. La bagarre commence. Un deuxième riverain s’approche, se saisit du tonfa et s’enfuit. Ni les policiers, ni les médias, ni plus tard les juges ne réussiront à expliquer comment deux jeunes ont pu prendre le dessus sur trois policiers armés puis disparaître dans une coursive de HLM. D’autres questions resteront sans réponse. Pourquoi les deux collègues de la policière ont-ils été déclarés blessés dans un premier temps, puis reconnus indemnes dans un second ? Qu’avaient-ils à se reprocher pour alerter immédiatement leur syndicat ? Pourquoi celui-ci a-t-il éprouvé le besoin de façonner une version mensongère, et ce dans les deux heures seulement qui ont suivi l’accrochage ? La policière dira, quant à elle, ne se souvenir de rien.
Quoi qu’il en soit, le traitement médiatique de cette affaire met une fois encore en évidence le manque de temps et le goût du sensationnel qui plombent le travail des journalistes. Mais plus important encore, il donne à voir la spirale infernale qui alimente la représentation aujourd’hui dominante des « banlieues ». Comme si, désormais, tout reportage sur ce qui s’y passe échappait aux règles élémentaires de l’enquête pour mobiliser un scénario écrit à l’avance : la violence et la sauvagerie des « jeunes ».
En effet, si la version diffusée sciemment par un syndicat policier a été si facilement reprise par la presse, ce n’est pas seulement par paresse ou négligence. C’est aussi qu’elle est conforme aux grilles de lecture appliquées habituellement aux faits divers de « banlieue ». Dans ces territoires, les jeunes semblent d’emblée suspects, sinon coupables. En témoigne l’usage récurrent de l’expression « connus des services de police », revenue à plusieurs reprises dans les reportages sur Pantin, sans que soit précisé le sens qu’il convient d’accorder à cette formule dans un contexte où les interpellations non justifiées se multiplient, avec un recours croissant, pour un mot de travers, à une inculpation pour outrages et rébellion.
L’organisation même des reportages télévisés montre à quel point ces réflexes sont désormais profondément ancrés. Des jeunes de Pantin ont bien été interviewés. Conformément à la logique de « l’équilibre », leur témoignage est recueilli et l’on entend leur version des faits : il s’agit un « dérapage » suite à un contrôle d’identité. Mais dans les séquences diffusées les 24 et 25 juillet par différentes chaînes, le cadrage fait apparaître une foule de jeunes parlant tous en même temps de manière précipitée, riant pour certains. Ils forment un groupe homogène et anonyme, confortant les stéréotypes globalisants. De l’autre côté, syndicalistes policiers et hommes politiques sont présentés et interviewés individuellement, et s’expriment dans un langage posé. De toute évidence, les paroles n’ont pas le même poids.
L’organisation et la distribution des témoignages sont déterminées par un autre facteur : les liens étroits entre médias et classe politique. De façon consciente ou non, les journalistes se calquent sur l’agenda des gouvernants. Or le « traquenard » de Pantin coïncide jour pour jour avec l’examen, le 24 juillet 2002, du projet de loi Perben prévoyant l’enfermement des mineurs de plus de 13 ans. Et une semaine plus tôt, Nicolas Sarkozy venait de présenter à l’Assemblée nationale son projet de loi sur la Sécurité intérieure... Si l’affaire de Pantin est traitée de manière aussi expéditive, avec aussi peu de précautions, c’est aussi qu’elle apparaît comme le fait divers illustratif par excellence du débat tel qu’il est alors construit politiquement : faut-il ou non davantage punir les mineurs délinquants ?
Tous les ingrédients du « bon » sujet sont donc réunis. Après « l’enquête sur place », les journalistes laissent la parole aux hommes politiques, une parole "autorisée" qui vient commenter l’agression et monter en généralité pour présenter l’affaire comme un cas exemplaire. Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Sarkozy et Dominique Perben dénoncent tour à tour « l’exceptionnelle gravité », « l’horreur », « la sauvagerie des voyous ». Pierre Bédier, le ministre des « programmes immobiliers de la justice », va jusqu’à déclarer : « Face à cette montée de la délinquance et en particulier de la délinquance des mineurs - dois-je rappeler que parmi les agresseurs il y a un enfant de onze ans - il faut que la société apporte des réponses de très grande fermeté ». Un enfant de onze ans ? Les journalistes ne relèveront pas le mensonge, pas plus qu’ils ne s’inquiéteront de voir les jeunes jugés et condamnés par avance, en dépit de la règle élémentaire de la présomption d’innocence. De son côté, Claude Bartolone, député PS du 93, fustige une « lâche et violente agression » et réclame qu’elle soit « durement et rapidement sanctionnée ». Le PCF de Pantin s’inquiète du « déferlement de violence » et exige plus d’effectifs pour la police de proximité.
Mais pendant que médias et politiques se lâchent, la bulle judiciaire se dégonfle déjà. Le 26 juillet 2002, le parquet de Bobigny ouvre une information judiciaire pour « violences ayant entraîné la mutilation ou l’infirmité d’un fonctionnaire de police », écartant ainsi toute notion de préméditation, donc de « traquenard ». Les premières nuances apparaissent avec l’édition du Monde du 26 juillet. On y parle toujours « d’une dizaine de jeunes dont l’un armé d’une batte de base-ball selon la police », mais la parole est aussi donnée aux jeunes : « l’histoire des battes, c’est de l’invention magique », expliquent ces derniers. En revanche, dans l’Humanité du même jour, qui consacre aux événements son premier grand article sous le titre « Chaos Pantin », la thèse du syndicat policier continue de faire autorité : un contrôle d’identité qui fait suite à la saisie d’un deux roues la veille de la bagarre.
Malgré cette volte-face bientôt généralisée, les médias ne semblent pas ressentir le besoin d’en savoir plus : si elle était fausse, pourquoi la version policière a-t-elle été diffusée, relayée et amplifiée ? Que s’est-il réellement passé ? Pas de temps à perdre en investigations, que ce soit rue des Pommiers ou auprès de FO Police, dont le jeu trouble avait pourtant de quoi éveiller la curiosité.
Un autre détail intéressant aurait pu donner matière à enquête. La scène de l’agression a été filmée à partir de deux endroits différents, par une caméra de vidéo surveillance d’un studio d’enregistrement situé à proximité et par un particulier. Or les deux enregistrements ont été immédiatement saisis par la police puis déclarés « inutilisables ». Dans le Figaro (25/07/02), un article mentionnera un enregistrement effectué par un passant au camescope : « La cassette a été remise à la Direction départementale de la sécurité publique saisie de l’enquête. Cette pièce à charge aurait permis de procéder, quelques heures plus tard, aux premières interpellations. » Par la suite, cette mystérieuse cassette ne sera plus jamais évoquée.
Rien ne sera dit non plus des décisions curieuses qui ponctuent l’instruction : l’absence de reconstitution, ou le refus de procéder à l’examen des chaussures des protagonistes, qui aurait permis peut-être d’identifier l’auteur du coup porté à la policière (selon les enquêteurs, c’est un coup de pied qui aurait causé la fracture à la mâchoire). Dès lors que « l’actualité » retombe, que la précipitation et les négligences des journalistes deviennent flagrantes, le plus grand silence se fait sur l’affaire. Personne ne relèvera l’acharnement des policiers à mettre en cause nommément des jeunes de la rue des Pommiers afin d’accréditer la thèse, de moins en moins plausible, d’une agression collective.
Cet acharnement va d’ailleurs connaître un échec cuisant. D’abord, l’enregistrement des coups de téléphone portable prouve que le dernier jeune arrivé sur les lieux n’était pas présent au moment où la policière a été frappée, alors qu’il était initialement englobé dans la masse des jeunes qui auraient attaqué les policiers. Finalement, il sera établi qu’un seul et unique jeune s’est battu avec les deux policiers, tandis que la femme maintenait par terre le jeune de 15 ans. Toutes les autres personnes accusées par les deux vététistes seront mises hors de cause.
Le 14 novembre 2003, les deux jeunes mis en examen dans cette affaire passent en procès à Bobigny. Leur seul tort clairement établi est d’avoir dérobé un tonfa aux policiers et de s’être enfuis. Mais le contexte émotionnel créé par l’exploitation du faux « traquenard » ne laisse pas les magistrats insensibles. Bilan : trois ans et demi de prison dont un an avec sursis pour le premier, trente mois dont huit avec sursis pour le second, sans que leur responsabilité dans l’agression de la policière ait été à aucun moment prouvée.
Bien sûr, les médias ne sont pas responsables de ce jugement. Mais il n’en reste pas moins qu’à toutes les étapes de cette affaire, l’emballement médiatique a laissé des traces. Dans les mémoires, tout d’abord : quiconque se souvient d’une agression à Pantin en juillet 2002 garde à l’esprit une batte de base ball ou un guet-apens, et y associe plus ou moins explicitement une « bande » de voyous. L’histoire de Pantin a bel et bien contribué à la légitimation médiatique des discours sécuritaires. Or ces discours ont des traductions très concrètes. Dès le 24 juillet, et pendant une semaine, les habitants de la rue des Pommiers font face à un déploiement de force inouï. CRS, BAC, simples policiers, tout ce qui porte un uniforme investit le quartier armes au poing. On interpelle le premier venu, on fracasse des portes, on perquisitionne des logements, on terrorise des familles. « Ils seraient venus chercher Ben Laden, ça n’aurait pas été pire », se souvient une riveraine. Ces intimidations laisseront un impact durable. La famille d’un jeune qui avait été impliqué par erreur a préféré ensuite déménager. D’autres ont reçu des menaces de mort, surtout après que soit le site « SOS Racaille », trè probablement « informé » par des policiers, eut diffusé l’adresse de jeunes alors entendu par la police, les proposant au lynchage « au cas où la justice ne serait pas assez sévère ». Aujourd’hui encore, il n’est jamais bon pour un jeune d’être arrêté par des policiers quand l’adresse de la rue des Pommiers figure sur sa carte d’identité. Car finalement, le plus grave, c’est autant ce que racontent les médias que ce qu’ils passent sous silence : le harcèlement (notamment de la part de la police) que de nombreux habitants des cités HLM subissent aujourd’hui, les tensions et les violences qui en résultent.
Les médias ont pourtant été alertés. Le 7 avril 2003, un comité de soutien (Collectif droit, justice et citoyenneté à Pantin) constitué à l’initiative du Mouvement Immigration et Banlieue (MIB) organisait une conférence de presse à Paris. Y étaient conviés les journalistes des principaux organes de presse afin qu’ils puissent entendre la parole des habitants et prendre connaissance des éléments du dossier. Le collectif s’efforça également d’attirer leur attention sur le comportement curieux des policiers, leurs témoignages contradictoires, leur affolement après le coup porté à la collègue, laissée seule sur le trottoir... Mais peu de journalistes ont fait le déplacement. Il est vrai que la mise en cause de leur travail et de leur rôle ne constituait pas une info très attractive. Parmi les rares à s’en faire l’écho, Le Parisien reconnut les « dérives » qui avaient été les siennes à l’époque des faits. Mais cela n’a pas empêché plusieurs journalistes de retomber dans leurs habitudes au moment du procès et de ressusciter la thèse d’une agression collective à l’aide de battes de base-ball... Ainsi dans Libération (11/11/03), où l’on pouvait lire que « le 24 juillet 2002, le contrôle d’identité s’est transformé en un véritable tabassage subi par les policiers. »
Ironie suprême pour les jeunes et leurs familles de la rue des Pommiers, le 20 septembre 2002, on apprenait dans les journaux que les trois îlotiers de Pantin avaient été décorés par Nicolas Sarkozy en personne « pour acte de courage et de dévouement ». « J’ai hâte de reprendre le travail, se confiait la policière à l’AFP. Je voudrais faire carrière, or c’est dans le 93 que l’on apprend à travailler, c’est là aussi que les gens ont le plus besoin de nous ».
Sylvie Tissot
RETOURA PERPÉTUITÉ !
par Jean-Marc Rouillan
Message pour la réunion d'information organisée le 18 juillet 2005 par le
Collectif marseillais de soutien aux prisonniers d'Action directe.
(publié le 23.07.05 sur le site www.action-directe.net
Les juges des tribunaux d'application des peines (TAP) ont rejeté les demandes
de libération conditionnelle de Nathalie et de Georges et il en sera sans aucun
doute de même pour moi le 27 juillet prochain.
Ainsi, plus de 18 années après, les magistrats pensent que nous n'avons pas
assez enduré. Que nous devons encore et toujours payer. Et ils nous rejouent
sur tous les tons la vieille rengaine du chantage au repentir et au reniement.
Contrairement aux autres pays européens dans lesquels elle est en vigueur,
enFrance, la perpétuité n'a pas de date butoir. Dans deux, dix... ou quinze ans,
les juges pourront toujours répondre à nos demandes de libération
conditionnelle : « L'intéressé n'entend renier ni ses convictions politiques
ni la lutte armée qui en découlait » (1)
Pour recouvrer la liberté, il n'est donc aucunement question de temps de prison
à effectuer. Ainsi, s'ils ne nous libèrent pas aujourd'hui pourquoi
soutiendraient-ils un avis contraire au bout de 20, 25 ou 30 ans ?
Au vu des statistiques pénales ?
Ou en signe d'infinie humanité, lorsque nous serons moribonds ?
Face à l'état de santé de Georges et de Nathalie, certains de vous à l'extérieur
évoquent sans détours l'acharnement judiciaire. Certes !
Mais si vous détachez cet acharnement de son contexte historique, il est inintelligible.
Nous n'avons pas assassiné un enfant à coups de tisonnier, ni jeté les corps d'une famille
entière dans un puits (2). Ni commis aucun attentat massacre dans un bus ou un train.
Alors pourquoi, contre nous justement, l'État persiste-t-il dans son féroce entêtement ?
Pour saisir pleinement la partie se jouant, il faut remonter dans le temps
de presque deux décennies.
- Les tribunaux spéciaux utilisèrent systématiquement la perpétuité
dès leur création à l'automne 86 et durant l'hiver suivant. Cette peine se chargeait
d'un message fondateur. Autour de la sentence suprême, s'établissait
l'unanimité de la condamnation politique et morale. Quasiment une
excommunication nationale ! Et dans nos procès à grand spectacle
(souvent basés sur des dossiers de bric et de broc) se dessinèrent en grande partie les
frontières de l’agir politique d'extrême gauche après le triomphe de la
révolution néo-conservatrice. Dès lors, les militants espérant être tolérés
par le système devaient impérativement condamner la lutte de rupture et de
critique radicale que nous personnalisions. Et donc avec les tribunaux, nous
condamner sans ambiguïté. Et c'est ce qui se passa. Et aujourd'hui,
l'acharnement judiciaire porte le même message : « Si certains d'entre vous
osent dépasser les limites autorisées de la contestation, voilà quel sera votre
sort ! » C'est pourquoi, de nos jours encore, ils s'obstinent également
à démontrer que le consensus de nos condamnations se perpétue, que nos demandes
ne sont soutenues par aucune force politique institutionnelle ou issue du
mouvement social réel. Nous devons tenir nos rôles de bannis jusqu'au bout.
Et très idéologiquement, ils maintiennent les principaux axiomes de notre
répression. S'il n'y avait plus consensus pour notre punition totalitaire, seul
perdurerait l'acharnement haineux du parti de l'ordre et de ses factions
sécuritaires.
- A travers un mécanisme tout simple, la perpétuité fut le fruit de décisions
administratives et non la sanction d'un débat judiciaire.
Pour les besoins du message idéologique, aucune cour d'assises spéciale ne
prononçait de circonstances atténuantes. Dès lors, la réclusion perpétuelle se
résumait à une peine automatique, reposant sur la mise en forme de l'acte
d'accusation par la section spéciale (14e chambre du parquet, dite
anti-terroriste). Les cours entérinaient les charges en préservant une
théâtralité procédurale.
Par un glissement sécuritaire, les juges transformèrent les accusations de
reconstitution de ligue dissoute (3), en association de malfaiteurs à caractère
terroriste pour être définitivement requalifiées en complicité. Et pour établir
la complicité, nul besoin de connaître précisément les implications de chacun,
selon le code, la condamnation peut être égale à celle des auteurs directs. Et
c'est ainsi que les perpétuités furent prononcées automatiquement (4).
- Dans les procès de la fin des années 80, la perpétuité assuma le visage de
l'élimination carcérale des militants. Dès le début, elle se combina à l'usage
de la torture blanche et aux différentes variantes de l'isolement, jusqu'aux
multiples arbitraires et autres censures.
La perpétuité a toujours été comprise comme l'instrument essentiel de pression.
Car comme nous l'avons dit plus haut, pour être libérés, nous devons
impérativement leur demander nos libérations. Ainsi ils auront
sempiternellement la possibilité de réitérer leur vieux chantage : « Repentez
vous ou sinon crevez en prison ! »
Un très vieux chantage en effet, car dès la fin de ma garde à vue au Quai des
Orfèvres, juste avant de pénétrer dans le bureau du juge d'instruction, le
procureur Marceau me proposa la liberté en échange d'une collaboration
politique. Et ainsi régulièrement au cours de ces années, la libération nous
fut offerte si nous acceptions de déclarer publiquement nos reniements.
Ne comprenant rien aux termes politiques de ce chantage et en forçant encore un
peu le trait, il se trouvera des gens « bien intentionnés » pour affirmer que
si nous restons en prison, c'est parce que nous le voulons bien.
Ne croyez jamais à la normalisation dans les affaires de justice politique.
Ainsi, nous avons connu des condamnés à perpétuité libérés après 4 ou 5 ans de
détention ou après 11 ans comme le commando Anis Naccache. Les exemples sont
plus nombreux que les adulateurs de la justice indépendante ne le croient. Dans
cette politique de marchands de tapis, notre situation n'évolue pas, non par la
faute de quelques juges consciencieux appliquant la loi. Nous refusons de payer
le prix politique, tout simplement. D'autres carrément utilisent le
porte-monnaie et leurs comptes en pétrodollars comme le gouvernement libyen qui
calma juges et parties civiles à coup de milliards. L'affaire de l'attentat
contre le DC10 d'UTA fut étouffée sous un édredon de billets.
Aujourd'hui après plus de 18 ans de prison, le chantage n'a guère évolué. Sans
détours, les TAP nous le resservent.
Entre parenthèse, personne ne s'étonne que des agents de l'État laïque exigent
ainsi une contrition au caractère si franchement religieux. Qui condamne cette
demande officielle d'apostasie ? Bientôt sur nos bûchers, les juges nous
tendront la croix à baiser et aucun citoyen n'élèvera la voix pour protester !
L'objectif de la perpétuité était la perpétuation de ce chantage jusqu'au bout,
jusqu'au dernier souffle. La réaction actuelle ne peut admettre que nous
sortions de prison encore debout. Il faut voir combien ils enragent aux
déclarations de Joëlle qui, sur son lit d'hôpital, défend encore sa dignité,
celle d'une femme ayant passé 20 ans de sa vie dans des cachots en raison de sa
participation à la cause révolutionnaire. Oui debout, c'est à dire sans avoir
sali ni renié l'expérience armée de l'après-68. L'enjeu est là. Pour les
tenants de la révolution néo-conservatrice, la boucle sera bouclée le jour où
nous, les derniers des derniers, nous, les bannis, nous aurons cosigné, par nos
reniements, le contrat contestataire et les limites qu'il sanctifie.
- Nos perpétuités correspondent à une époque précise de la guerre civile
européenne(5), à son point de basculement. Les pays capitalistes parvenaient à
vaincre les signataires du Traité de Varsovie, rangés aux côtés de l'URSS. Le
mur de Berlin était renversé. Simultanément les deux pays fondamentaux de la
Conférence des non-alignés (6), la Yougoslavie et l'Algérie, sombraient dans des
guerres civiles barbares. Le capitalisme global semblait sans obstacle. Et sa
victoire se révélait totale et totalitaire, fini le socialisme d'État, terminée
la nationalisation des ressources de matières premières, levées toutes les
barrières et écrasées toutes les résistances. L'ouragan libéral emportait tout
sur son passage. Les laudateurs de l'ordre nouveau évoquèrent même la fin de
l'Histoire avec un grand « H ». C'était l'époque du culte de l'entreprise,
comme par enchantement, la lutte des classes s'évanouissait (7). Et, entre autre,
par une morale chrétienne rigoureuse et l'amour du travail salarié, il fallait
éradiquer jusqu'à la dernière racine de l'esprit de 68.
Dans ces chambardements et les flonflons réactionnaires, nos condamnations
suprêmes sanctionnaient autant notre défaite que celle plus générale du camp
prolétarien tout entier.
Qu'on le veuille ou non, la contradiction violente et permanente entre les deux
blocs dominait l'action des organisations révolutionnaires. Nous nous situions
à l'époque de la guerre froide et de l'offensive de la réaction. Nous luttions
du temps de Reagan et de Thatcher. Bien sûr, seuls les plus anciens d'entre
vous comprennent ce que cela signifie, c'est si loin. En ce temps-là, la
«contre-révolution néolibérale » préparait la guerre des étoiles. Et l'activité
de la guérilla Action Directe se plaçait résolument dans le sabotage général de
la stratégie impérialiste de reconquête :
- agression du bloc de l'Est (politiques de réarmement, crise des missiles,
militarisation et pacification des sociétés occidentales...) ;
- politique des restructurations industrielles (nouvelles mesures dans
l'intensification du travail, chômage galopant et formation aggravée d'une
armée industrielle de réserve, écrasement des résistances politiques et
syndicales...) ;
- réinstauration des termes fondateurs du colonialisme dans le rapport avec les
pays du Sud (intensification des pressions pour le recouvrement de la dette,
diktats pour la levée des barrières et le démantèlement des nationalisations,
spéculations boursières sur le prix des matières premières, interventions
armées, écrasement de toute velléité d'indépendance politico-économique...). A
partir de là, il est facile de comprendre que notre action ne s'est jamais
inscrite dans un contexte national. Elle ne visait aucunement à répondre à des
transformations locales et partielles (8). Nous revendiquions notre appartenance
au front mondial de la résistance révolutionnaire, une première ligne de feu
parcourant les faubourgs de Milan, de Berlin, ceux de Beyrouth ou de Buenos
Aires et Bogota. Nous défendions le front anti-impérialiste. Et nous la
pratiquions avec les révolutionnaires de la métropole comme avec les
révolutionnaires du Sud.
Confrontés à l'acharnement des autorités françaises, nous serons bientôt, à n'en
pas douter, les derniers prisonniers politiques de ce front révolutionnaire.
Dans les prisons européennes, nous avons été des milliers, nous ne sommes plus
de nos jours qu'une poignée. Pourtant ils ne nous feront pas fléchir. Nous
hisserons haut le drapeau de cette expérience historique, celle qui débuta au
tout début des années 70, par le sabotage des ordinateurs planifiant les
bombardements américains sur le Nord-Vietnam. A l'époque également, nous
dénoncions la collaboration des régimes européens avec les dictatures
espagnole. portugaise et grecque et j'étais moi-même engagé dans la guérilla
contre Franco. Cette histoire eut un prix humain très lourd. Nous en avons
conscience et nous n'avons rien oublié de leurs crimes comme des souffrances
subies. Pourtant, en tant que révolutionnaires, nous refuserons toujours de
mettre sur le même pied d'égalité la souffrance des oppresseurs et la
souffrance des opprimés, comme nous ne mettrons jamais sur un même pied
d'égalité la violence des oppresseurs et la contre-violence des opprimés. Notre
violence passée était sans commune mesure avec celle des puissants, comme, en
leur temps, les bombardements de Hai-phong par l'aviation française puis plus
tard ceux d'Hanoi par les B52 américains. Elle n'a rien à voir avec les crimes
de la bataille d'Alger ou plus récemment avec les sièges sanglants de Falluja
ou de Jénine. Nous n'avons jamais été des tortionnaires comme le ministre Papon
ou le général Aussaresse. Nous n'avons jamais officié à Abou Ghraib ni à Khiam (9)
et autre Guantanamo. Alors, de grâce, que des procureurs ne viennent pas nous
faire la leçon, ils sont ridicules. Malgré la prison et le matraquage
idéologique, nous savons encore faire la part des choses.
Justement, notre violence figurait l'expression la plus radicale de notre
rupture avec l'ordre criminel des sociétés capitalistes et impérialistes.
Et tant qu'il restera debout un seul prisonnier de ce temps, cette lutte ne se
conjuguera pas à l'imparfait des livres d'histoire. Elle sera encore et
toujours une résistance inscrite dans l'air du temps.
Dans nos dossiers de libération conditionnelle, aussi longtemps que le pouvoir
politique ne donnera pas d'ordre de libération, les mécanismes judiciaires
tourneront à vide et se ridiculiseront. Les services de réinsertion récitent
les fiches techniques et les directives portant sur la protection des victimes,
les indemnisations et autres sacro-saintes liturgies actuelles de la contrition.
Les directeurs de prison psalmodient les consignes de leur administration
centrale en soutenant des avis défavorables basés sur nos natures de
prisonniers rebelles et irréductibles. Les procureurs ânonnent les télex en
provenance de la Place Vendôme. Les experts médicaux déclarent les prisonniers
malades en excellente santé. Les TAP flairent l'air du temps. Et les cours
d'appel confirment les décisions quand elles sont négatives et les infirment
dans le cas contraire.
Englués dans leurs fantasmes sécuritaires, les juges de Troyes et ceux de
Mulhouse n'hésitent pas à affirmer que l'organisation Action Directe existe
encore. 16 ans après sa disparition (10) ! Le TAP d'Arras quant à lui, reproche à
Nathalie que Joëlle ose encore prendre la parole alors qu'elle n'est qu'en
suspension de peine. Décidément, ils ne peuvent admettre que nous nous
exprimions encore. Comme au moyen âge, ils seraient bien capables d'ordonner
qu'on nous coupe la langue ! Il est clair que ce n'est pas un ou dix juges qui
nous libéreront. Ils marchent au sifflet. Ils n'ont pas de poids réel dans
notre maintien en détention, ils sont là pour le décorum, seule compte la
volonté politique des gouvernants, une politique réactionnaire se mijotant dans
les ministères. Et ces messieurs nous libéreront uniquement le jour où ils
entrever-ront un intérêt politique à le faire. Pas avant. Sauf, bien sûr, si
une puissante mobilisation politique les force à reculer et à relâcher leur
acharnement. C'est l'enjeu de la bataille en cours.
Notes :
1 - Extrait du refus du TAP de Mulhouse pour Georges Cipriani.
2 - Pour évoquer plus précisément l'affaire de la tuerie d'Auriol, les membres
du commando du SAC (Service d'action civique, groupe lié au RPR et en
particulier à Charles Pasqua qui en était le responsable occulte) condamnés
pour ces assassinats ont été libérés. Pour eux l'application des peines
fonctionna parfaitement avec des permissions de sortir régulières puis une
libération conditionnelle.
3 - En août 1982, l'organisation Action Directe a été dissoute par décret
gouvernemental. Mais l'inculpation de reconstitution de ligue dissoute était
encore une inculpation trop politique. Dans leur volonté de criminalisation,
les sections spéciales finirent par l'abandonner. Les juges utilisèrent la loi
scélérate de la fin du 19e siècle traquant les associations de malfaiteurs. Le
terme, pensaient-ils, est explicite, sans savoir que cette loi avait été votée
pour écraser les premières velléités d'organisation du mouvement syndical.
4 - Et j'ajouterai pour décrire les circonstances exceptionnelles de nos procès
que les condamnations furent collectives, quelles que soient les implications
réelles ou supposées des militants dans les boxes. Et il convient en outre de
rappeler le caractère rétroactif de ces procès. En effet, nous fûmes jugés par
des tribunaux spéciaux créés par les lois souvent postérieures aux faits
incriminés. Les principales lois anti-terroristes furent votées en septembre
86, comme l'instauration des yribunaux antiterroristes composés exclusivement
de magistrats. En décembre de la même année, la cour d'assises normale devant
laquelle devaient être jugés pour la première fois des militants d'Action
Directe, fut incapable de siéger après la désaffection de nombreux jurés. Après
cet échec et par décret, le gouvernement ordonna que tous les inculpés, quelles
que soient les dates des faits, seraient désormais présentés devant un tribunal
spécial.
5 - Certains auteurs, comme le fit Derrida, qualifient de guerre civile
l'affrontement Est-Ouest après la Seconde Guerre mondiale.
6 - Ce regroupement de pays s'opposa longtemps aux diktats impérialistes et en
particulier défendit les producteurs des matières premières (nationalisations,
quotas, prix plancher...).
7 - Un chroniqueur encore à la mode de nos jours pérorait dans Le Nouvel
observateur que les coups de feu de l'avenue Edgar Quinet (le jour de
l'exécution de Georges Besse) sonnaient le glas de la lutte des classes dans
notre pays !!!
8 - Entre parenthèse, ceux qui sempiternellement désirent nous réduire à un
problème franco-français de maintien de l'ordre, devraient expliquer que nous
luttions, à l'époque du second mandat de Mitterrand, dans un espace politique
rongé par la corruption, la gabegie et le crime organisé. Ceux qui nous
donnaient des leçons sur l'agir correct en politique, organisaient les
détournements massifs de l'argent des plus démunis. Aujourd'hui Pasqua est plus
couvert d'inculpations qu'un chien de puces. Sans regret, nos gouvernants
dynamitaient le Rainbow Warrior, entraînant la mort d'un militant de
Greenpeace, ou déjouaient les embargos onusiens en négociant des tonnes
d'armement avec l'Irak, l'Iran, Taiwan et l'Angola... Et qu'ils ne nous
racontent pas d'histoire, ils sont concrètement les complices de crimes. Des
milliers et des milliers de civils ont été assassinés grâce à leur petit
trafic. Et vingt après, malgré deux amnisties, des procès à répétition secouent
encore l'actualité (HLM de Paris, affaire Schuller, collèges et lycées de
l’Île-de-France...).
9 - Prison israélienne au Liban Sud.
10 - Extrait de l'ordonnance du TAP de Mulhouse, juillet 2005 : « En ce sens son
fonctionnement psychique reste trop dépendant de ses liens avec son organisation
qui continue de le soutenir et l'intéressé reste ainsi potentiellement l'objet
d'une instrumentalisation et donc susceptible de présenter une dangerosité en
milieu libre ». Les magistrats ne s'aventureraient pas à signer de telles
âneries, si les réponses ne leur étaient pas soufflées par des rapports secrets
de la police politique. Ce mensonge exemplaire démontre avant tout le haut degré
de manipulation encore toléré dans nos affaires.
Droits
devant !!
EST
AUJOURD’HUI SANS ARGENT
De
la rue du Dragon aux Tréteaux de la Colère,
Après
10 ans de lutte aux côtés des Sans
(sans
papiers, sans logis, sans emploi…).
Pendant
5 mois (rentrées financières espérées en
septembre),
L’association
Droits devant !!, que beaucoup d’entre vous connaissent
au
travers de son combat permanent pour l’égalité des
droits, contre les exclusions,
se
retrouve sans argent.
Droits devant !!
a
besoin de votre soutien pour rester debout !!
Toute
forme de don est la bienvenue : envoyez vos chèques
à
l’ordre de Droits devant !!.
Pour
nous assurer une existence régulière, nous vous
proposons aussi la forme assidue :
par
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automatique mensuel avec un RIB.
Droits devant !! – 44, rue Montcalm – 75018 Paris
01
42 58 82 22 / droits-devant@globenet.org
Les outrages commis par les Cipayes révoltés en Inde sont réellement épouvantables, affreux, indicibles --- comme ceux qu’on ne s’attend à voir que dans les guerres de mutinerie, de nationalités, de races, et par-dessus tout de religion ; en un mot, comme ceux que la respectable Angleterre avait coutume d’applaudir lorsqu’ils étaient perpétrés par les Vendéens contre les « Bleus », par les guérilleros espagnols contres les Français infidèles, par les Serbes contre leurs voisins allemands et hongrois, par les Croates contre les rebelles viennois, par la garde mobile de Cavaignac ou les Décembristes de Bonaparte contre les fils et les filles de la France prolétarienne. Aussi infâme que soit la conduite des Cipayes, elle n’est que le reflet, sous une forme concentrée, de la propre conduite de l’Angleterre en Inde.... Karl Marx .
Il y a un certain nombre de choses qu’il est apparemment plus facile de commencer que d’arrêter : une histoire d’amour, grignoter des pistaches et mener une guerre. C’est ce dernier point que les Américains découvrent aujourd’hui en Irak. Cette situation va soulever de nouveaux débats au sein des mouvements opposés à la guerre. Il y a toujours eu deux tendances au sein de ces mouvements, l’une minoritaire et l’autre majoritaire : en 1991, la majorité soutenait l’embargo contre l’Irak comme alternative à la guerre. La minorité voyait dans cet embargo un simple préparatif à la guerre et s’y opposait. Lors des accords d’Oslo, la majorité a applaudi et la minorité y a vu un accord de type « Bantoustan » qui ne résoudrait rien . Lors des guerres contre la Yougoslavie et contre l’Afghanistan, la majorité a pris une position de type ni-ni : ni l’OTAN ni Milosevic, ni Bush ni les Talibans. Lors de la dernière guerre, la majorité a soutenu les inspections de l’ONU, de nouveau comme alternative à la guerre, et la minorité y a vu une préparation psychologique à cette guerre (s’il faut des inspections, c’est que l’Irak viole sans doute le droit international et si ces inspections ne mènent à rien, une guerre est peut-être nécessaire). Dans la situation présente, la majorité demandera que l’ONU ou l’Europe s’impliquent plus dans la « reconstruction » de l’Irak et la minorité exigera le départ pur et simple des occupants .
L’idée que je voudrais défendre ici, c’est que la position majoritaire est en fait très faible intellectuellement et que sa force vient essentiellement du soutien dont elle dispose dans les grands appareils politiques (socialistes, verts et même communistes). À cause de cette force institutionnelle, les majoritaires peuvent éviter le débat avec les minoritaires en les taxant de simplisme, d’antiaméricanisme primaire (si pas d’antisémitisme) ou en les accusant d’être « pro-X » (où X=Milosevic, Saddam Hussein, les Talibans etc.). Pour illustrer ce qui est erroné dans la tendance dominante, commençons par le slogan « ni-ni » : maintenant que Milosevic est à La Haye, les Talibans et Saddam Hussein renversés, les partisans de ce slogan peuvent-ils expliquer comment ils comptent se débarrasser de l’autre partie du « ni », Bush ou l’OTAN ? Bien entendu, c’est impossible et ils le savent très bien. Mais c’est bien là tout le problème : on ne peut pas mettre sur le même pied un pays où vivent 4 % de l’humanité et dont les dirigeants déclarent ouvertement que le siècle qui commence sera « américain » et des pouvoirs brutaux (au demeurant très différents entre eux) mais dont l’action est fortement limitée dans le temps et dans l’espace.
Plus fondamentalement, le discours majoritaire se laisse trop influencer par l’idéologie dominante de notre époque. Celle-ci peut être résumée en quelques idées fondamentales : la chute de l’URSS démontre la supériorité de notre système, basé sur la démocratie, le respect des droits de l’homme et le marché libre. Le problème est d’étendre ce système là où il ne règne pas encore et pour cela, l’usage de la force est parfois nécessaire. Il y a partout de nouveaux Hitlers qui se proposent de massacrer de nouveaux Juifs-les Kosovars, les Kurdes, les femmes afghanes etc. Ceux qui refusent l’ingérence humanitaire sont analogues aux « Munichois » d’avant-guerre. Ils ferment les yeux face au véritable danger de notre temps, le « fascisme islamique » et refusent de porter secours aux « victimes ».
Le courant majoritaire accepte pour l’essentiel le début du raisonnement, mais pas nécessairement sa conclusion (concernant l’usage de la force). Le courant minoritaire repose sur une tout autre vision du monde et de l’histoire. « Notre » système n’est pas basé uniquement ou même principalement sur « la démocratie, le respect des droits de l’homme et le marché libre », mais sur une longue période de relations inégales avec ce vaste réservoir de matières premières et de travail gratuit ou très bon marché qu’on appelle aujourd’hui le Tiers Monde . Personne ne peut dire ce que serait notre système (ni d’ailleurs comment aurait pu se développer le reste du monde) sans le trafic des esclaves, la conquête des Amériques et son pillage ainsi que celui de l’Afrique et des Indes, les guerres de l’opium, le flot ininterrompu de pétrole bon marché au 20ème siècle ou le transfert de ressources pudiquement appelé « service de la dette ».
Du point de vue défendu ici, le plus grand progrès du 20ème siècle est sans doute la défaite des puissances européennes dans les luttes anti-coloniales. Cela a permis de libérer des centaines de millions d’hommes et de femmes d’une des formes les plus extrêmes de racisme, d’exploitation et d’oppression. Mais cette libération n’a été que partielle, essentiellement parce que le système colonial a été remplacé par un système néo-colonial qui a laissé plus ou moins intactes les relations économiques inégales, tout en déléguant les tâches de répression à des gouvernements formellement autonomes. On peut penser et souhaiter que les principales luttes de ce siècle-ci auront pour objet le démantèlement du système néo-colonial, et l’on peut observer en Amérique Latine ainsi que dans ce qu’il y a de meilleur dans le mouvement altermondialiste, l’amorce d’un tel combat.
Il est par ailleurs facile d’établir un lien direct entre les guerres actuelles et le système colonial et néo-colonial. La création d’Israël n’a été possible que comme prolongement de l’occupation britannique de la Palestine après la fin de l’empire turc. La création d’un Koweït « indépendant » (du monde arabe, mais pas de nous) est aussi liée à l’implication de l’Empire britannique dans cette région. Le régime baasiste en Irak est issu de la révolte contre la monarchie qui servait de « façade arabe » à cet empire, pour utiliser l’expression de Lord Curzon. Le régime iranien, quant à lui, est issu d’une révolte contre celui du Shah, qui a été instauré par les États-Unis en 1953, lors du renversement de Mossadegh, lequel avait eu le mauvais goût de chercher à nationaliser le pétrole. Le soutien à Saddam Hussein dans les années 80 était motivé par la volonté de « contenir » la révolution iranienne.
Al Quaida trouve ses origines dans la lutte instiguée par les Américains contre un régime relativement laïc mais proche des Soviétiques en Afghanistan . Bref, où que l’on se tourne, on constate que les interventions d’hier, toutes bien sûr justifiées par les plus nobles intentions, ont semé les germes des conflits d’aujourd’hui.
Venons-en à la situation actuelle en Irak et à l’attitude que les mouvements anti-guerre devraient adopter. Tout d’abord, il faut se rendre compte que les États-Unis ne vont pas quitter l’Irak, sauf s’ils finissent par en être chassés militairement, ce qui prendra beaucoup de temps (et de morts). Politiquement, ils ne peuvent pas se permettre de perdre la face dans un conflit où ils ont tant investi. Ils ne peuvent s’en aller que s’ils laissent derrière eux un régime « ami ». Le problème est qu’ils ont peu d’alliés réels dans le monde arabe : quelques milieux d’affaires et des dirigeants féodaux, mais ni les forces laïques qui ont toujours eu une position anti-impérialiste ni, ce qui est nouveau, le gros des forces religieuses. L’avenir dira s’ils gagneront leur pari - Irakiser la guerre - c’est-à-dire faire combattre la résistance par les Irakiens eux-mêmes. Mais c’est loin d’être certain et il est peu probable que ce pari soit gagné par des moyens démocratiques et respectueux des droits de l’homme. On aura sans doute affaire pendant des années à un gigantesque Liban ou à une gigantesque Palestine. Il sera pour le moins intéressant d’observer l’attitude des intellectuels occidentaux qui ont agité le drapeau des droits de l’homme pendant tant d’années contre les pays socialistes et les régimes nationalistes du Tiers-Monde.
On peut facilement parier que ces intellectuels se focaliseront, non sur l’occupation et son caractère illégitime, mais sur les méthodes utilisées par la résistance et dont la stigmatisation sera un axe privilégié de leur discours ; on s’indignera face aux attentats-suicides et aux attaques contre les civils et on exigera que les critiques de la guerre « condamnent sans ambiguïté » ces méthodes, avant toute autre chose. Mais, comme le texte de Marx cité en exergue le rappelle, l’indignation sélective face aux « atrocités » n’est pas nouvelle. Les Moudjahidines en Afghanistan à l’époque soviétique n’utilisaient pas des méthodes particulièrement délicates, mais étaient néanmoins applaudis par la « respectable Angleterre » et surtout par les États-Unis. On peut retourner les choses comme on veut, le fait est qu’il y a beaucoup plus de morts, y compris de morts civils, parmi les Palestiniens, les Afghans et les Irakiens que parmi les Américains et les Israéliens. Quant à la question de savoir si les morts civils sont intentionnels dans un cas et pas dans l’autre, on ne peut s’empêcher d’observer que les guerres, les occupations et les embargos sont parfaitement intentionnels et leurs conséquences parfaitement prévisibles. Par ailleurs, il faut souligner que les millions de gens qui se sont opposés de par le monde à cette guerre l’ont fait par des moyens pacifiques et démocratiques : pétitions, manifestations etc. On leur a ri au nez : quelle bande de naïfs ! Même les gouvernements européens (France, Allemagne) qui ont en fait donné aux États-Unis un conseil d’ami (quelles qu’aient été leurs intentions réelles) ont été traités par le mépris. Ce sont les États-Unis et leurs admirateurs dans l’intelligentsia et la presse européenne qui ont fait le choix de lutte armée ; qu’ils ne viennent pas ensuite se plaindre de la résistance que cela provoque ou des formes qu’elle prend.
Lorsque les Américains sont entrés à Bagdad, la question qui s’est immédiatement posée était : à qui le tour ? La Syrie, l’Iran, Cuba ? Un des premiers mérites de la résistance irakienne, c’est d’avoir retardé ces plans et d’avoir immobilisé une bonne partie de l’armée américaine. Reste à savoir combien de temps elle pourra tenir. Contrairement à l’image donnée par la guerre du Viêt-nam, la majorité des résistances populaires, de la Commune de Paris à l’Amérique centrale des années 80, finissent par être écrasées. Mais si la résistance continue, alors elle peut contribuer à changer la face du monde. Elle peut redonner l’espoir à un monde arabo-musulman qui en a bien besoin après toutes les défaites et les humiliations subies face à Israël et aux États-Unis. Plus important encore, elle peut mettre en question l’invincibilité des États-Unis, particulièrement en Amérique Latine. L’ordre du monde ne repose pas sur la justice et les droits de l’homme, mais sur la conviction, cent fois répétée dans l’histoire, que les opprimés peuvent se révolter tant qu’ils le veulent, ils finiront par être vaincus. C’est ainsi qu’on en arrive à considérer comme naturel, sauf lorsque les victimes protestent, que la Bolivie fournissent de l’énergie à bas prix à la Californie (après avoir « fourni » de la même façon de l’argent et de l’étain à l’Occident) ; une comparaison entre les deux pays montre que, de toute évidence, c’est à la Bolivie de soutenir le niveau de vie de la Californie . Déstabiliser, même temporairement, le bras armé de cet « ordre » peut avoir un effet symbolique extraordinaire. De plus, tous les mensonges qui ont servi à préparer cette guerre ont été servilement répétés par les médias dominants (au moins aux Etats-Unis et chez leurs alliés) et cela contribue à leur faire perdre en partie leur crédibilité.
D’aucuns verront dans les propos tenus ici un soutien au terrorisme et d’autres au contraire applaudiront en appelant à soutenir la résistance irakienne. Personnellement, je vois dans la rhétorique du soutien à X (à Saddam, à la résistance etc.), une grande part de mythologie. Nous (les opposants à la guerre) n’avons ni armes ni argent à fournir à qui que ce soit. Si des gens sont prêts à partir combattre ou aider directement la résistance irakienne, c’est leur choix et ils doivent évaluer lucidement la nature des forces qu’ils soutiendraient alors réellement (ne serait-ce que pour éviter de tragiques désillusions et retournements de veste, comme on a pu en connaître dans le passé). Mais pour la majorité, qui restera ici, une attitude plus modeste est de rigueur. Nous ne pouvons pas résoudre tous les problèmes du monde. Par ailleurs, le mouvement anti-guerre doit aussi admettre son échec : nous ne sommes arrivés absolument à rien face à la violence déchaînée des États-Unis. Par conséquent nous sommes mal placés pour donner des leçons d’humanisme aux Irakiens qui doivent, à cause de notre échec, se sacrifier en grand nombre pour libérer leur pays.
Depuis le conflit entre Staline et Trotski en Union Soviétique, les intellectuels de gauche en Occident ont passé beaucoup de temps à se disputer pour savoir qui ils « soutiennent » dans des conflits lointains ou passés sur lesquels ils n’ont aucune influence réelle. Un cynique pourrait suggérer que, outre que ces débats leur permettent d’étaler une vaste érudition historique, ceux-ci les mènent à se couper de la majorité de la population là où ils vivent et là où leurs actions pourraient avoir un réel impact. Quoi qu’il en soit, la question que nous devons nous poser n’est pas celle d’un soutien affectif ou imaginaire à ceci ou cela mais de l’action à entreprendre là où nous pouvons avoir un effet, c’est-à-dire dans nos sociétés et face aux gouvernements occidentaux. Dans l’immédiat, il faut tout faire pour n’apporter aucune aide, matérielle, symbolique ou autre, même sous prétexte de reconstruction, à l’occupation. Le gouvernement américain n’a d’ailleurs pas besoin de troupes étrangères pour des raisons militaires, mais pour pouvoir prétendre, face à son opinion publique, qu’il est à la tête d’une vaste coalition. Dissipons cette illusion au plus vite. Il faut aussi se préparer à un éventuel après-Bush. Ceux que l’on pourrait appeler les impérialistes intelligents, le « financier et philanthrope » George Soros par exemple, mais aussi une bonne partie des élites américaines vont tout faire pour se débarrasser d’un président qui a contribué bien trop efficacement à la mobilisation de la population mondiale contre les États-Unis. Des démocrates tels que Clinton ou Carter sont bien meilleurs que Bush pour agiter le drapeau du « multilatéralisme » (sans aller bien sûr jusqu’à demander l’avis des populations de l’Asie, de l’Afrique ou de l’Amérique Latine) et pour reconstruire, avec le soutien de la social-démocratie (et accessoirement, des Verts), le condominium impérial euro-américain.
Plus fondamentalement, et pour agir à plus long terme, surtout dans les pays non directement engagés dans cette guerre, nous devons travailler au niveau intellectuel et culturel pour changer radicalement la perspective dominante dans les « rapports Nord-Sud ». Le problème fondamental n’est pas qu’il y a des méchants dictateurs (même s’il y en a) ou des fanatiques religieux opposés à « l’Occident » (même s’il y en a aussi) mais des siècles de rapports injustes qui n’ont nullement disparu et qui sont à la base d’un ordre économique qui n’est pas moralement défendable et peut-être même pas stable à moyen terme. Ce point de vue peut paraître « radical » et « minoritaire », mais uniquement lorsqu’on se limite aux sociétés occidentales ; dans le vaste monde, il n’a rien de choquant et surtout pas dans le monde arabe, où la politique des Etats-Unis réalise des « scores staliniens », mais d’opinions qui leur sont défavorables . Il y a des quantités de choses à faire pour s’attaquer à cet ordre : alléger le poids de la dette, combattre les accords économiques inégaux, limiter les gaspillages, ouvrir les frontières aux réfugiés. Si nous nous attaquons à cela, et à cela d’abord, nous contribuerons à réaliser le modeste voeu exprimé lors de l’agression occidentale contre la révolution russe par Bertrand Russell, qui, afin de « minimiser le sang versé et de préserver au maximum ce qui a de la valeur dans la civilisation actuelle », espérait « un peu de modération et de sentiment humain de la part de ceux qui bénéficient de privilèges injustes dans le monde tel qu’il est » .
Jean Bricmont est professeur de physique à l’Université de Louvain-la-Neuve, et aussi collaborateur et préfacier de l’analyste Noam Chomsky.
(Contribution à « Mourir pour MacDo en Irak », éditions Aden,
QUELQUES VERITES SUR BOLKESTEIN
La « proposition de directive sur les services dans le marché intérieur » conçue par les services de la Commission européenne sous la direction du Commissaire Frits Bolkestein, donne lieu, en particulier en France, à de bien étranges manipulations politico-médiatiques qui brouillent la réalité des faits et trompent les citoyennes et les citoyens appelés à se prononcer sur le « traité établissant une Constitution pour l’Europe. » Chacun se démène aujourd’hui pour apparaître comme le plus résolu et le plus ancien à s’opposer à cette proposition. Il est bon de rappeler les faits afin d’apprécier la sincérité des oppositions claironnées ici ou là.
LES ORIGINES
Tout commence à Lisbonne où les Chefs d’Etat et de gouvernement (pour la France, le tandem Chirac-Jospin ; pour la Belgique, le gouvernement soutenu par les libéraux, les socialistes et les écologistes) adoptent une « stratégie » en vue de faire de l’Europe « l’économie la plus compétitive du monde.» La compétition devient la valeur de référence de l’Union européenne. Une cible : les services à libéraliser en allant au-delà de ce que prévoit l’Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS) qui n’épargne pourtant aucun secteur, mais qui exige, même dans le cadre de l’Union européenne, l’accord explicite de chaque Etat membre.
Le 13 février 2003, le Parlement européen adopte une résolution dont
- au point 35, il « se félicite des propositions visant à créer un instrument horizontal pour garantir la libre circulation des services sous forme de reconnaissance mutuelle.»
- au point 39, il considère que « les principes du pays d’origine et de la reconnaissance mutuelle sont essentiels à l’achèvement du marché intérieur des biens et des services »
Ainsi, la directive sur les services dans le marché intérieur et son principe du pays d’origine tant décriés aujourd’hui ont été voulus par une majorité du Parlement européen. Une majorité impossible s’il n’y avait eu les voix des sociaux-démocrates et des Verts. Dans cette majorité de députés européens qui ont réclamé cette directive (« instrument horizontal ») et ce principe du pays d’origine, on trouvait, parmi les députés européens français présents lors du vote (résolution A5-0026/2003 ; 13/02/2003) :
- Danielle Darras (PS)
- Olivier Duhamel (PS)
- Catherine Lalumière (PS)
- Michel Rocard (PS)
- Martine Roure (PS)
- Gérard Onesta (Les Verts)
- Yves Piétrasanta (Les Verts)
- Marie-Hélène Descamps (UMP)
- Alain Lamassoure (UMP)
- Margie Sudre (UMP)
Aujourd’hui, l’UMP, le PS et les Verts dénoncent ce qu’ils ont demandé hier parce que cette proposition de directive illustre trop clairement le modèle néolibéral que va imposer le traité constitutionnel qu’ils soutiennent.
LA PROCEDURE
1) Le 13 janvier 2004, la Commission européenne adopte la proposition : parmi ceux qui l’approuvent : les Français Michel Barnier (UMP) et Pascal Lamy (PS), le Belge Philippe Busquin (PS), l’Allemande Michaele Schreyer (Les Verts). La proposition, dont le contenu appartient à une matière pour laquelle la procédure de codécision s’applique, est ensuite envoyée à la fois aux gouvernements et au Parlement européen.
2) Pour l’examen intergouvernemental, c’est dans le cadre du Comité des Représentants Permanents (COREPER), qu’un groupe de travail est constitué. Il rassemble des représentants de la Commission européenne et des gouvernements. Il se réunit à six reprises entre le 27 février et le 26 mai. D’autres réunions auront encore lieu par la suite. Mais ce qu’il faut retenir, c’est que PAS UN SEUL GOUVERNEMENT NE DEMANDE LE REJET DE LA PROPOSITION (voir sur www.urfig.org).
3) Bien plus, lors du Sommet européen de printemps, les 25 et 26 mars 2004, à Bruxelles, les Chefs d’Etat et de gouvernement (dont, parmi ceux-ci, le Président Chirac et les chefs des gouvernements français, luxembourgeois et belges), adoptent un texte dans lequel on peut lire, à propos de la stratégie de Lisbonne : « Dans le secteur des services, qui demeure fortement fragmenté, une concurrence accrue s'impose pour améliorer l'efficacité, accroître la production et l'emploi et servir les intérêts des consommateurs. L'examen du projet de directive sur les services doit être une priorité absolue et respecter le calendrier envisagé. »
4) Au Parlement européen, c’est le 31 août 2004 que la « commission du marché intérieur et de la protection des consommateurs » est saisie pour la première fois de la proposition. Il apparaît que le PPE (dont font partie l’UMP française et le CDH belge), les libéraux (dont fait partie le MR belge) et une très large partie du groupe du parti socialiste européen sont favorables à la proposition quitte à procéder à certaines modifications. Seuls le groupe de la Gauche Unitaire Européenne dirigé par le Français Francis Wurtz (PCF) et quelques socialistes, dont Béatrice Patrie (PS français - Nouveau Monde), manifestent une opposition sans ambiguïté.
5) Une audition d’experts est organisée au Parlement européen le 11 novembre ; à la demande de Mme Patrie et du Groupe de la Gauche Unitaire Européenne, je suis entendu par la commission du marché intérieur avec 19 autres personnes (voir sur www.urfig.org). Il se dégage de la majorité des interventions que cette directive va provoquer la plus formidable insécurité juridique, qu’elle rend inopérante la directive existante sur le détachement des travailleurs, qu’elle compromet gravement la Convention Rome I (respect du droit du pays dans lequel le travailleur exerce son activité), qu’elle ruine toute possibilité pour les Etats qui organisent un système de couverture des soins de santé de pouvoir maintenir une telle politique, qu’elle consacre, à l’instar du traité constitutionnel européen, l’abandon de la technique de l’harmonisation comme instrument prioritaire de l’intégration européenne. Un fait à noter : la Commission européenne rejette en bloc toutes ces observations. Par contre, elle reconnaît mon interprétation selon laquelle les offres européennes en matière d’AGCS seraient désormais de la compétence exclusive de la Commission. Dans un document de travail (PE 353.297 – DT/551156FR.doc – 21.12.2004), le Rapporteur Evelyne Gebhardt « au vu des résultats de l’audition du 11 novembre 2004, estime nécessaire de retravailler en profondeur la proposition de directive de la Commission. »
6) Lors du Conseil des Ministres chargé des questions de compétitivité les 25-26 novembre 2004, « la proposition de directive fait l’objet d’un accueil globalement favorable par les Etats membres. » La France indique qu’elle ne s’oppose pas à l’application du principe du pays d’origine.
7) Le 1 janvier 2005, le passage de la présidence néerlandaise à la présidence luxembourgeoise marque une inflexion intéressante. Le gouvernement grand ducal ne semble pas disposé à soutenir inconditionnellement le texte de la proposition. A telle enseigne qu’il dépose, le 10 janvier 2005, un « document consolidé » comportant à la fois des formulations plus précises, des formules alternatives pour chaque article sensible et l’abandon de certaines dispositions du document Bolkestein (document 5161/05). Ce document est actuellement examiné au sein du groupe de travail. La présidence luxembourgeoise ouvre une fenêtre d’opportunité pour amender le texte. Elle se termine le 30 juin. Elle sera suivie par la présidence du gouvernement britannique qui est un fervent partisan du texte rédigé par Bolkestein et approuvé par la Commission.
LES REACTIONS
1) Le 21 mars 2004, alerté par la Fédération Générale du Travail de Belgique (FGTB- syndicat de tendance socialiste non inféodé au PS belge), par une lettre du 8 mars du Collège intermutualiste belge (qui regroupe les mutualités chrétiennes, neutres, socialistes, libérales, libres ainsi que la Caisse des Soins de Santé de la Société Nationale des Chemins de Fer Belges et la Caisse publique d’Assurance Maladie-Invalidité) et par un communiqué du Bureau du PS belge, je publie une analyse de la proposition sous le titre : «Nouvelle agression néolibérale de la Commission européenne » (voir sur www.urfig.org).
2) Dans la presse française, seul l’hebdomadaire Politis fait écho à cette analyse et c’est le journaliste Thierry Brun qui, le premier en France, révèle le contenu de la proposition dans le numéro du 25 mars. L’hebdomadaire annonce la manifestation prévue à Bruxelles le 5 juin. En Belgique, une importante mobilisation rassemble associations, ONG et syndicats dans le cadre du Forum Social de Belgique. Seul l’hebdomadaire belge Le Journal du Mardi relaie analyses et commentaires.
3) Début juin, d’autres associations (dont Attac) et organisations syndicales, en France et ailleurs, entament à leur tour une campagne contre la proposition de directive. Le 5 juin 2004, à l’invitation du Forum Social de Belgique et des deux centrales syndicales qui en font partie (CSC et FGTB), 5000 personnes manifestent contre la proposition Bolkestein à Bruxelles. Je suis un des orateurs et je souligne l’étroite parenté entre cette proposition et le traité constitutionnel européen (voir sur www.urfig.org).
4) Trois jours après la manifestation de Bruxelles, le quotidien français L’Humanité commence une campagne d’information et d’explication de cette directive qui n’a plus cessé depuis lors. Le 21 juin, le conseil municipal de la Ville de Bruxelles, toutes tendances politiques confondes, adopte une résolution affirmant sa « totale opposition » à cette proposition qui constitue une « attaque frontale contre les services publics locaux. » Le Président de l’Union des Villes et Communes de Wallonie déclare que « Le service public communal constitue l’un des piliers de la tradition européenne commune. »
5) Lors du Forum Social Européen de Londres, c’est à l’initiative des deux centrales syndicales belges et du Forum Social de Belgique que se tient, pendant une demi journée, un atelier consacré entièrement à la proposition Bolkestein. Une manifestation est décidée pour réclamer l’Europe sociale et s’opposer à l’AGCS et à sa version européenne aggravée qu’est la proposition Bolkestein. Elle aura lieu le 19 mars 2005 à Bruxelles. Mais l’implication de la Confédération Européenne des Syndicats, favorable au traité constitutionnel européen, brouille le message de cette manifestation. Il faudra l’énergique intervention de la FGTB pour que la CES retire de son appel à manifester une déclaration de soutien au traité constitutionnel. Un site internet est créé après le FSE : www.stopbolkestein.org
LA DUPLICITE DES PARTISANS DU TRAITE CONSITUTIONNEL
Les partisans du traité constitutionnel européen ont compris que cette proposition Bolkestein offre l’exemple de ce que sera la mise en œuvre de leur Constitution, qu’elle risque d’ouvrir les yeux de beaucoup avant le référendum et qu’elle vient donc trop tôt. En France, de Chirac à Rocard/Strauss-Kahn, c’est la même ligue des serviteurs du patronat qui font semblant aujourd’hui de s’indigner d’une proposition qu’ils ont appelée de leurs vœux hier.
Les protestations françaises (celles des autorités comme celles des tenants socialistes et verts du « oui » au traité constitutionnel) portent essentiellement sur le « principe du pays d’origine. » Ces partisans de la « stratégie de Lisbonne » passent sous silence les autres agressions commises par la proposition Bolkestein :
- elle remet en cause des fondements du droit privé international (Convention Rome I) et des négociations très avancées dans ce domaine (proposition de Convention Rome II) ;
- elle rend inapplicable la directive sur le détachement des travailleurs ;
- elle s’applique à des secteurs comme l’enseignement, la santé, les services sociaux, les services culturels et audio-visuels;
- elle conduit au démantèlement des systèmes publics de couverture des soins de santé
- elle remet en cause le pouvoir des autorités locales à fournir des services ;
- elle est contradictoire avec la proposition de directive relative à la reconnaissance des qualifications professionnelles ;
- elle ampute les Etats européens de leur liberté de choisir à quels services et avec quelle ampleur ils vont appliquer l’AGCS.
Les prises de position tonitruantes des autorités françaises n’ont pour seul but que de repousser l’examen de la proposition Bolkestein après le référendum. Elles ont pour effet que cet examen n’aura plus lieu sous une présidence luxembourgeoise favorable à des amendements significatifs du texte, mais sous une présidence britannique très attachée au texte initial.
Faire gagner le « oui » au traité constitutionnel et obtenir ensuite la proposition Bolkestein, tel est le double objectif des serviteurs du patronat.
LA COMMISSION BARROSO
Le président Barroso, un néolibéral atlantiste, qui a fait ses preuves comme destructeur des services publics quand il était premier ministre du Portugal, fait de la stratégie de Lisbonne une de ses plus importantes priorités. Dans le Financial Times (Londres), M. Barroso déclare le 2 février 2005, que « la libéralisation des services est la première de ses priorités. » Il précise que son programme constitue « une rupture claire avec la pensée européenne d’un passé récent quand les préoccupations environnementales et l’amélioration des droits des travailleurs recevaient la même priorité que la nécessité de générer de la croissance. »
Au lendemain des exigences gouvernementales et socialistes françaises de « remise à plat » de la proposition de directive, la porte-parole de la Commission européenne, déclare le vendredi 4 février : « La position de la Commission est que la libéralisation des services est un point essentiel de la relance de la stratégie de Lisbonne sur la compétitivité de l’Union. Il n’est pas question que la Commission retire la directive services.» Le néolibéral Charlie McGreevy qui a succédé au néolibéral Frits Bolkestein en qualité de Commissaire au marché intérieur déclare que « le principe du pays d’origine doit être maintenu, car c’est la clé de voûte de la directive. » Peter Mandelson, successeur travailliste du socialiste Pascal Lamy, défend lui aussi ce principe au nom de la lutte contre le protectionnisme.
Propos de l’Exécutif que ne dément pas le vice-président socialiste du Parlement européen, Robert Goebbels qui ajoute : « Il existe des pans entiers de services où la concurrence ne ferait pas de mal. » A bon entendeur…
BOLKESTEIN ET LE TRAITE CONSTITUTIONNEL EUROPEEN
Pour comprendre la portée de ce qui se prépare, il faut garder en mémoire que l’élargissement à des pays où il n’y a pas ou peu de lois fiscales, sociales et environnementales s’est négocié au même moment où on rédigeait le traité constitutionnel et la proposition Bolkestein. La Commission européenne, moteur de l’idéologie néolibérale, a été au centre de cette triple démarche.
L’unanimité exigée par le traité constitutionnel européen pour toute harmonisation sociale signifie l’abandon de l’harmonisation. Et la proposition Bolkestein annonce ce qui va remplacer l’harmonisation : l’utilisation des disparités nouvelles créées par l’élargissement au profit d’un patronat assuré par le traité constitutionnel que la liberté d’établissement et de circulation des services sont des « valeurs fondamentales » de l’Union (article 4), que « les restrictions à la libre circulation des services sont interdites » (article 144) que la concurrence sera « libre et non faussée » (articles 3, 177, 178, et 65 autres articles…) et que l’harmonisation sociale sera laissée au « fonctionnement du marché intérieur » (article 209).
Cette proposition illustre par anticipation les législations européennes futures une fois adopté le traité constitutionnel. Elle constitue un exemple, parmi beaucoup d’autres, des efforts de dérégulation proposés par la Commission européenne et soutenus par tous les gouvernements. Elle traduit la résignation et la collaboration à laquelle nous appellent ceux qui, comme Michel Rocard, répètent à satiété que « le capitalisme a gagné.»
Cette proposition et les péripéties qui l’accompagnent illustrent également à quel point, dès qu’il s’agit de l’Union européenne, on nous trompe et on nous manipule. Profitant de la complexité des textes et de l’opacité des procédures, on s’applique à nous tromper sur le contenu des textes et sur les attitudes adoptées.
On nous trompe sur Bolkestein. On nous trompe sur le traité constitutionnel européen. Allons-nous dire « oui » à ceux qui nous trompent ?
Raoul
Marc JENNAR
chercheur,
animateur de l’URFIG